Santé sexuelle et de la reproduction: Quand la femme se « planifie », la santé et l’économie familiales se portent mieux

Parler de planification familiale reste encore un sujet tabou et sensible au Mali, malgré les séances de sensibilisation, à cause des barrières religieuses et sociales. Le Mali est l’un des premiers pays de l’Afrique de l’ouest à adopter une loi sur la santé de la reproduction en 2002, mais l’Etat peine à la faire respecter à cause des pressions sociales, des préjugés, des traditions, et la religion qui ne favorisent pas l’accès à la bonne information sur les services de santé sexuelle et reproductive pour les femmes et surtout les jeunes. Celles qui l’ont adoptée s’en tirent à bon compte, contrairement à d’autres restées derrière les blocages socio-culturels. Notre enquête (reportages, témoignages dans quelques quartiers et périphéries de la capitale malienne Bamako), les précisions et commentaires des praticiens et des spécialistes de la santé reproductive !

« J’ai opté pour la contraception afin de pouvoir poursuivre mes études, puis ma carrière professionnelle, et de permettre une bonne croissance de mes enfants. J’ai atteint cet objectif. Après cinq années de mariage, mes deux enfants qui sont espacés de trois ans sont heureux et aspirent à être davantage indépendants de moi ; ils ne m’empêchent pas d’effectuer mes tâches domestiques et professionnelles. Je suis agent comptable, et je peux traiter comme tu vois, certains dossiers à la maison, sans crainte des caprices d’enfants », témoigne Aïchata chez elle à Faladié en commune VI du district de Bamako. Son ordinateur allumé à la main, et ses dossiers déposés sur une table à côté, c’est son bureau aménagé à domicile, elle y travaille depuis son mariage en 2020 et s’échappe ainsi des cérémonies mondaines de baptême et de mariages. Cinq ans après, avec leurs deux enfants intelligents et en bonne santé, Aïcha se dit rarement embarrassée par des maladies maternelles, néonatales et infantiles. Eduquée et consciente de ses droits en matière de santé sexuelle et reproductive elle utilise un implant contraceptif. « Mon mari qui est économiste a compris et m’a beaucoup encouragée dans cette décision. Je me suis renseignée chez mon gynécologue qui m’a donné des informations claires sur les différentes méthodes disponibles à savoir la pilule, les injectables, le stérilet, l’implant etc. Au début, les effets secondaires étaient un peu désagréables mais mon gynécologue m’a rassuré. J’ai fait mon choix, en fonction de ma situation et mes projets. Je me sens libre, en bonne santé et épanouie », témoigne Aïchata. Pour elle, les familles qui utilisent les méthodes contraceptives se sentent épanouies. La sienne en fait partie.
Djeneba Samaké, habitant à Kati (Koulikoro) est journaliste et étudiante en master 2. Mariée depuis 2019 et mère d’un enfant, elle nous confie : « J’utilise la planification familiale depuis quelques années pour pouvoir bien m’occuper de mon foyer, m’épanouir dans le milieu professionnel tout en continuant mes études universitaires. Grâce aux méthodes contraceptives modernes, je peux décider quand avoir un enfant et décider du nombre d’enfants avec mon mari », explique-t-elle.
Dado est mère de 4 enfants dont des jumeaux à seulement 21ans à Faladié en Commune VI. Son mari est allé à l’aventure avant la naissance des derniers enfants, des jumeaux. « J’avais voulu espacer mes enfants, mais mon mari a refusé, car selon lui, c’est Dieu qui décide du nombre d’enfants à avoir. Il m’a rassurée que chaque enfant est une grâce et vient au bon moment. N’étant pas convaincue, j’ai songé à faire ma planification en cachette, mais j’ai manqué de courage et renoncé à mon plan, de peur des représailles. Aujourd’hui, les enfants et moi souffrons de ne pas avoir les ressources vitales afin d’améliorer nos conditions de vie qui sont mauvaises. Je manque d’argent pour soigner les enfants, qui tombent régulièrement malade. Le recours à la méthode contraceptive m’aurait épargnée », nous confie-t-elle, des larmes à la gorge et le regard plein de tristesse.

Pour une certaine opinion, l’usage de méthodes contraceptives est une pratique réservée aux femmes de mœurs légères, par conséquent une femme respectable et religieuse ne doit pas y recourir. C’est exactement ce que pensait le défunt mari de la veuve Safiatou, à N’Tabacoro, dans la commune de Kati (Koulikoro). Safiatou, 27 ans et mère de six enfants était la deuxième de ses quatre épouses. « De son vivant, notre mari a refusé l’usage des méthodes contraceptives modernes. On a toutes des enfants très rapprochés et nous n’avons pas un niveau de formation nous permettant d’avoir un travail rémunéré. Notre mari est décédé quand mon dernier enfant avait trois mois. Actuellement, je vends des fruits et légumes devant la maison, pour avoir des revenus et acheter de la nourriture. Je ne gagne pas assez pour payer leur frais scolaire. Les plus âgés ont été déscolarisés et sont devenus des mécaniciens. Ils m’aident à faire face aux dépenses, le peu qu’on gagne rentre dans la consommation », raconte-t-elle. Safiatou se démène face à des problèmes de santé de ses enfants et des soucis économiques. Elle n’en doute pas si le choix était à refaire, elle serait « planifiée ».
Une loi pour briser tabous et préjugés
La Loi n ° 02- 044 / du 24 juin 2002 Relative à la santé de la reproduction prévoit dans son Article 3 : « Les hommes et les femmes ont le droit égal de liberté, de responsabilité, d’être informés et d’utiliser la méthode de planification ou de régulation des naissances de leur choix, qui ne sont pas contraires à la loi. »
« La pratique de la contraception, par des moyens ou méthodes approuvées par l’autorité publique, est autorisée sur l’ensemble du territoire national », précise l’Article 10. Un arrêté du ministre chargé de la santé publique fixe la liste des produits, moyens et méthodes de contraception légalement approuvés. L’Article 12 précise :« Sont également autorisées, l’information et l’éducation concernant la contraception dans le respect de l’ordre public sanitaire et de la morale familiale ». Cette loi précise que « Toute personne majeure peut, sur son consentement écrit, bénéficier d’une méthode de contraception irréversible. Toutefois, concernant une personne mariée, l’accord de son conjoint est obligatoire ».
Pour l’Imam Hamadou Bouaré, guide religieux, habitant à Faladiè en Commune VI du district de Bamako, « la religion musulmane ne condamne pas l’utilisation des méthodes contraceptives modernes, si elle est faite pour éviter des complications de santé pour la maman et l’enfant. Mais la religion interdit formellement l’utilisation de méthodes contraceptives pour les femmes et jeunes filles qui y ont recours avec de mauvaises intentions ».
La méfiance de certaines femmes face à la contraception est inspirée et alimentée par la résistance de certaines habitudes. Lle vieux Basseydou, cinquante ans, rencontré à Faladié en commune VI du district de Bamako, conseille de se méfier des méthodes contraceptives modernes. « Du temps de nos parents et de nos grands-parents, la femme devait retourner chez ses parents, après l’accouchement. Et cette absence pendant plusieurs mois de son foyer était motiver par le désir d’espacer les naissances. D’autres utilisaient des plantes ou comptaient sur l’allaitement pour retarder une nouvelle grossesse ». Mais le vieux sage n’a pas voulu ajouter que si des moyens modernes permettent de rester dans son foyer sans tomber enceinte, il y a lieu de les adopter. Le poids de la tradition, assurément !
Certaines femmes ignorent encore l’existence de méthodes contraceptives modernes, d’autres ont été victimes de mal information ou de désinformation, si elles n’ont pas été interdites par leurs maris d’en user. Bon nombre d’entre elles choisissent ainsi, de garder leur distance, la contraception devenant pour elles, un sujet de méfiance. Mais il arrive qu’elle se remette vite à l’évidence des aventures malheureuses. C’est le cas de Sira Traoré, âgée de 24 ans, ménagère et mère de 4 enfants à N’Tabacoro, dans la commune du Kati (Koulikoro). Ses deux derniers enfants ont un écart de huit mois. Elle a dû envoyer l’avant dernier au côté de sa mère au village. « Après mon dernier accouchement, le médecin m’a conseillée d’utiliser la planification familiale, car mes enfants n’avaient que huit mois d’écart. J’ai dû sevrer l’avant dernier de force. Mon mari a donc accepté et j’utilise l’injection contraceptive depuis janvier dernier. J’invite toutes les femmes à faire de même », sensibilise Sira.
Une ménagère de Sirakoro, dans la commune de Kalabancoro, cercle de Kati (Koulikoro), qui a requis l’anonymat explique : « Je suis mariée il y a une vingtaine d’années. J’ai eu 6 enfants mais le dernier n’a pas survécu car mon âge était déjà avancé. Depuis mon mariage, j’utilisais l’injection contraceptive, mais après les difficultés rencontrées lors du dernier accouchement, le médecin m’a conseillée d’utiliser le DIU (Dispositif Intra-Utérin) hormonal que j’utilise maintenant depuis trois ans. Je suis pour la planification familiale, qui permet d’avoir du temps pour bien s’occuper de ses enfants, de son foyer et s’épanouir dans son commerce »
La santé et l’économie en dépendent
Cette dure réalité qui freine encore le recours aux méthodes contraceptives modernes comporte des effets néfastes sur la santé maternelle et infantile, des conséquences sur l’économie familiale et par effet d’entrainement sur le développement du pays dans son ensemble. L’Indice synthétique de fécondité au Mali est de 6,3 enfants par femme, selon l’enquête démographique et de santé (EDSM VII) en 2023. Le Mali fait partie des pays d’Afrique ayant le taux le plus élevé de mortalité maternelle avec 317 décès sur 100.000 naissances vivantes en 2023 et un taux de mortalité néonatale de 33,4 décès pour 1000 naissances vivantes, selon les données de l’UNICEF. L’utilisation de méthodes contraceptives modernes permettra la réduction du taux de mortalité maternelle et infantile, en évitant les grossesses précoces et non désirées, tout en renforçant l’autonomie des femmes et des filles.
L’utilisation des produits contraceptifs est donc essentielle pour permettre aux femmes et aux couples de planifier librement leurs grossesses. Sur le plan socio-économique, la planification familiale permet aux familles de mieux investir dans la santé, l’éducation et le bien-être de leurs enfants, favorisant ainsi le développement du pays. Les méthodes contraceptives ne permettent pas uniquement de prévenir des grossesses, certaines (les préservatifs masculins et féminins) permettent également de se protéger contre les infections sexuellement transmissibles (IST) notamment le VIH. Dans notre société, bon nombre de maliennes ignorent leur droit en matière de santé sexuelle et reproductive et préfèrent rester dans le déni malgré les douleurs et cris silencieux. Les femmes qui sont les premières concernées quant à leur santé sexuelle et reproductive n’ont pas leurs mots à dire sur le nombre d’enfants à faire, et quand il le faut. Car ici, dans la majorité des cas, la voix de l’homme prime et la valeur de la femme se résume au nombre d’enfants qu’elle aligne. Ainsi, elles sont ouvertes aux grossesses très rapprochées pouvant occasionner des conséquences fatales chez la mère et l’enfant.
Méthodes longues/courtes
Il y a deux types de méthodes contraceptives modernes, selon Gniougourou Kaira Diallo, sage-femme au centre de santé communautaire (CSCOM) de Attbougou, rencontrée au centre. Selon elle, il existe les méthodes de longue et celles de courte durée. Toutes les méthodes autorisées par le gouvernement sont utilisées dans les centres de santé, mais nous sommes souvent confrontés à des ruptures de stock ces derniers temps en raison de la situation socio-politique du pays, car il y a certains de nos partenaires qui ont quitté le pays. Les ruptures concernent surtout le Depo-Provera qui est une méthode contraceptive hormonale injectable à longue durée administrée tous les trois mois.

Dr. Daga Maïga, Chargé de Programme Sécurisation des Produits de la Santé de la Reproduction au fonds des Nations Unies pour la population au Mali (UNFPA-Mali)

« Comme toute chose, les méthodes contraceptives modernes ont des avantages comme des inconvénients. Mais elles présentent plus d’avantages que d’inconvénients, bien que des effets secondaires mineurs puissent survenir, comme le Spotting qui est le fait de voir ses règles menstruelles deux fois dans un mois. Et aussi certaines femmes ayant des maladies chroniques comme le diabète, la drépanocytose et l’hypertension artérielle ne peuvent pas utiliser de méthodes hormonales pour éviter des complications », a expliqué Gniougourou Kaira Diallo sage-femme au centre de santé communautaire (CSCOM) de Attbougou. Ces femmes malades ont juste une possibilité ici qui est rare et n’existe qu’à l’hôpital du Mali, explique notre interlocutrice. Les consultations de planification familiale sont généralement accessibles financièrement grâce aux projets des organisations offrant parfois des services gratuits. Mais malgré tout, certaines femmes refusent ou arrêtent la contraction à cause des motifs religieux et l’opposition des conjoints, explique-t-elle. « Nous n’obligeons personne à la contraception, mais on les sensibilise en les informant des avantages. Car une femme qui tombe enceinte pendant qu’elle a un enfant de 40 jours seulement est face à des problèmes sociaux-sanitaires », persuade-t-elle
Elle a insisté sur l’importance de la sensibilisation et de l’éducation pour réduire ces réticences et recommande de sensibiliser davantage, d’écouter les patientes, de les éclairer sur un choix libre, de mettre en avant les avantages de la planification familiale.
Contraception et développement
Pour Dr. Daga Maïga, Chargé de Programme Sécurisation des Produits de la Santé de la Reproduction au fonds des Nations Unies pour la population au Mali (UNFPA-Mali), rencontré dans ses bureaux à Badalabougou Bamako, le faible recours à la contraception moderne entraîne un nombre élevé de grossesses non désirées qui sont souvent responsables de mariages précoces, d’abandons scolaires et d’avortements à risque. Le non recours aux méthodes contraceptives modernes contribue également au taux de mortalité maternelle et néonatale élevé au Mali. Ce qui freine les efforts de développement en maintenant une forte pression démographique sur les services sociaux de base tels que la santé, l’éducation et l’emploi.
Selon les données les plus récentes (Enquête Démographique et de Santé du Mali – EDSM VI, 2018), le taux de prévalence contraceptive moderne chez les femmes mariées est d’environ 21 %. Chez les adolescentes et jeunes femmes (15–24 ans) ce taux est encore plus faible, reflétant des défis liés à l’accès aux méthodes modernes, à l’information et aux normes sociales.
Selon la même source, les normes sociales, culturelles et religieuses qui peuvent freiner l’adhésion à la planification familiale sont le manque d’information fiable ainsi que la persistance de mythes sur les effets secondaires des contraceptifs ; les barrières d’accès notamment en zones rurales où les services de santé reproductive sont limités, mais aussi le faible pouvoir de décision des femmes et des jeunes filles dans certaines communautés, quant à leur santé sexuelle et reproductive.
« Pour améliorer la qualité de vie des Maliens en matière de santé sexuelle et reproductive, l’UNFPA appuie le gouvernement du Mali à travers : le renforcement du dialogue avec les leaders religieux et communautaires pour lever les incompréhensions et promouvoir un discours positif sur la santé maternelle et la planification familiale ; le soutien aux campagnes de sensibilisation adaptées aux contextes culturels, visant les jeunes, les couples et les communautés ; l’amélioration de l’offre de services à travers la formation du personnel de santé, la mise à disposition continue de contraceptifs, et l’introduction de méthodes innovantes comme les produits thermostables ; le soutien aux programmes d’éducation complète à la sexualité, en particulier pour les adolescents et jeunes, afin qu’ils disposent d’informations fiables pour faire des choix éclairés », a-t-il conclu. Il est donc loisible que les autorités maliennes collaborent davantage avec les acteurs de la société civile pour promouvoir l’éducation à la sexualité afin de briser les résistances socioculturelles autour de la planification familiale.
Adam Daou/ Le Républicain

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