Le sommet de la CEDEAO tenu le 4 juin à Accra nous renvoie un message clair. C’est que l’organisation régionale peine à freiner son élan punitif contre le Mali, encouragée et poussée en cela par les gouvernants occidentaux, qui sont dans leur logique de refuser toute cohabitation franco-russe ou russo-américaine en terre malienne. Américains et Français sont droits dans leurs bottes, d’autant plus que la Russie du Président Vladimir Poutine a anticipé cette guerre des titans entre l’armée russe et les forces de l’OTAN par l’armée ukrainienne interposée.

Anticipé, parce que déjà le communiqué des partenaires européens et américains pour protester contre le déploiement des russes, puis le renvoi par le Mali des forces danoises, n’augurait rien d’autre que la genèse d’une nouvelle aventure de l’OTAN en Afrique, après celle assez connue en Libye du Colonel Mouammar Kadhafi en 2010. Du fait de l’embrasement de la situation en Ukraine, le Mali échappera-t-il à la corvée d’offrir sur son territoire, un champ pour des opérations géostratégiques ? Est-il besoin de souligner que les sanctions contre le Mali échappent, qu’on se le tienne pour dit, aux chefs d’Etats africains, qui se trouvent au rôle de marionnettes pour danser le pas de danse qu’on leur donne. Souvenez-vous cette déclaration d’Emmanuel Macron : « J’en appelle à la CEDEAO, l’organisation régionale et à l’Union africaine pour prendre les décisions qui conviennent, et que la France appuiera avec la plus grande fermeté. Là je compte m’entretenir dès demain avec le président Nana Akufo-Addo, président en exercice de la CEDEAO pour l’appeler à prendre toutes les décisions utiles en la matière ». La CEDEAO s’est fortement ridiculisée en mettant en œuvre les exigences du président Emmanuelle Macron, qui lui intimait ainsi l’ordre de frapper le Mali, selon le chroniqueur Alain Foka de la Radio France internationale.
Le sommet du 4 juin achève de confirmer que la logique décrite ci-dessus est maintenue, quand on apprend que les pays anglophones prennent l’aile dure, le front du refus de lever la sanction, tandis que du côté francophone, c’est plutôt le Niger, le voisin qui prend le relai du Mali pour héberger les forces Barkhane. Ainsi les pays de la CEDEAO gardent la dynamique inhérente des sanctions, qui est d’avoir les autorités maliennes à l’usure par le manque, et le peuple malien à la disette, la pauvreté et la maladie pour l’inciter à se soulever contre les autorités de la transition, leur imputant tout le malheur. Mais c’était sans compter avec les retombées alarmantes sur les autres Etats membres de la CEDEAO. C’était également sans prévoir la guerre en Ukraine aux affres de laquelle personne n’échappe. Comme pour dire que les voies du Seigneur sont impénétrables.
Un tournant
Le décret N° 2022 – 0335/PT-RM du 06 Juin 2022 fixant la durée de la Transition est assez éloquent, en cela qu’il siffle la fin de la récréation. « La durée de la transition est fixée à 24 mois, pour compter du 26 mars 2022, conformément à l’article 22 de la Loi n°2022-001 du 25 février 2022 portant révision de la Charte de la transition », indique le décret. Il s’agit de dire que les Maliens ne restent plus suspendus à la décision assez attendue de la CEDEAO. Nous décidons en acceptant d’assumer toutes les conséquences. C’est la fin des hésitations semble proclamer le décret présidentiel du 6 juin. Ce n’est plus le moment de se demander si on peut tenir, mais de se donner la main pour braver les difficultés, réussir ensemble ou périr ensemble. Sans doute tout le monde n’acceptera jamais ce sacrifice, et les autorités de la transition doivent prévoir et ménager les susceptibilités. Le Mali Kura a levé l’ancre et vise à atteindre ses objectifs, à savoir, assurer la sécurité sur l’ensemble du territoire, mener les reformes politiques et institutionnelles, tenir des élections crédibles, la lutte contre l’impunité, la bonne gouvernance et la stabilisation du front social.
Trois transitions en trente ans
Plus de trente années après l’instauration du multipartisme, notre pays fait le bilan de ses erreurs et de son errance politique : le déni de démocratie. La transition actuelle nous propose deux années pour instaurer la démocratie dont nous avons toujours rêvé et pour laquelle il y a eu tant de martyrs au cours des six décennies d’indépendance. Le peuple malien aspire à une démocratie dont le socle repose sur le respect scrupuleux de la volonté populaire exprimée par le vote dans la transparence et la crédibilité. Nous ne voulons plus d’une démocratie à l’emporte pièce, plus d’élections pliées à l’avance, plus de gouvernance taillée sur mesure, avec aux commandes des sbires qui trahissent la cause nationale pour servir des intérêts étrangers en pillant nos ressources au détriment d’une coopération avantageuse pour notre pays. Si tant est que notre processus démocratique a été jalonné d’élections frauduleuses, de corruption, de népotisme, de gestion partisane du pouvoir, de culture de clivages politiques, de jeu de chaises musicales et de coups d’Etat, autant reconnaître que nous avons jusque là vu un mirage démocratique, vécu des tentatives vaines de faire la démocratie, mais dans la négation de la volonté populaire. C’est renier le peuple qui en est le destinataire et le bénéficiaire.
Nous sommes à un tournant décisif, avons-nous d’autres choix que d’œuvrer pour une issue heureuse de cette transition, pour le bonheur de l’ensemble national ? Toute autre alternative ne prévoit que le chaos, qu’à Dieu ne plaise. S’unir ou périr n’a jamais été une exigence aussi pressante comme aujourd’hui, à l’intérieur ou à l’extérieur du M5-RFP. Il est impérieux de converger les efforts pour le Mali, de suspendre les tentatives de positionnements personnels et les intérêts partisans. L’admiration que les peuples africains gratifient au peuple malien, alors qu’hier encore on rasait le mûr, doit inspirer et donner la force de relever les défis qui sont nombreux ; sortir la tête haute de la transition, par la tenue d’élections crédibles, la sécurité sur le territoire permettant la reprise des activités de production et l’instauration d’une bonne gouvernance et la justice sociale.
B. Daou

Le Républicain

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