L’annonce de nouvelles orientations données à la force Barkhane dans le Sahel a suscité de nombreux commentaires et créé de l’émoi de part et d’autre de la Méditerranée. A y regarder de près pourtant, les modifications significatives annoncées apparaissaient, au-delà des éléments perturbants de la forme de leur annonce, inéluctables.
L’opération Serval a été conçue pour faire face à des forces compactes qui offraient l’avantage de pouvoir être affrontées presque de manière classique. Après la libération du Nord du Mali, l’opération Barkhane a été montée pour accompagner l’Etat et l’armée malienne, puis celle des autres pays du Sahel à conquérir, et à occuper les espaces abandonnés tout en continuant à traquer les groupes terroristes restés présents. Cette forme d’intervention s’inscrit forcément dans un temps plus long et surtout s’engage dans des dynamiques incertaines, car sa réussite dépend grandement d’autres acteurs, et implicitement d’actions qui ne sont pas seulement militaires. Cette réalité, sans doute sous-estimée au départ, s’est peu à peu imposée aux décideurs français.
La réorientation annoncée au début de l’été 2021 était fort prévisible, même si la volonté d’obtenir des résultats militaires significatifs pour donner l’impression de partir sur des notes positives a différé le temps d’annonce des changements. Cette réorientation n’est pas négative dans la mesure où elle repose sur deux évidences stratégiques, celle d’internationaliser l’action française en y associant d’autres pays à travers le dispositif Takuba, et surtout celle de responsabiliser les armées du Sahel en les mettant en première ligne ! Ce défi mérite d’être pris en compte et il convient de travailler à le relever, et pour les partenaires dont la France, ils doivent s’inscrire dans l’appui et l’accompagnement en seconde ligne.
L’accompagnement des armées sahéliennes aidera à contenir l’insécurité et à maintenir une pression militaire qui est une composante importante de la lutte contre le terrorisme dans cet espace. Cependant, cette seule composante ne suffira pas, loin de là ! Elle doit être complétée par de nombreuses autres initiatives propres aux Etats basées sur les réalités reflétées par les visages de ceux qui sont uniformément considérés comme des terroristes. Ces facettes méritent d’être analysés avec une certaine finesse et une grande profondeur pour imaginer les réponses variées et adaptées à apporter aux enjeux qu’ils soulèvent. Cet effort d’analyse n’est pas encore suffisamment fait par les Etats sahéliens et par leurs partenaires.
Participent à l’action des groupes retenus comme terroristes dans la zone, des centaines de combattants avec des motivations et des objectifs nombreux et variés. Il est indéniable que des combattants s’inscrivent clairement et sans ambigüité dans le terrorisme islamiste orienté contre l’Occident même s’ils n’ont pas vraiment les moyens de le frapper. En revanche certains d’entre eux s’inscrivent dans l’action terroriste islamiste ciblant plutôt les ordres socio-politiques et économiques locaux. D’autres ont simplement la volonté de punir l’autorité étatique et administrative perçue injuste et inéquitable. Certains veulent se protéger et protéger leur famille là ou d’autres désirent seulement avoir un salaire. Il n’est pas nécessaire de citer tous ceux qui suivent juste des mouvements ou répondent à l’invitation de leurs proches. Le dénominateur commun de la majorité de ces combattants est leur ancrage local et, souvent, leur ambition préalablement locale. Cela leur confère un avantage en termes de connaissance des milieux dans lesquels ils opèrent et, dans certaines mesures, un certain soutien des populations.

L’utilisation de la seule force armée contre des acteurs de ce type ne peut réussir au mieux qu’à maintenir un certain statu quo dans les rapports de force et au pire, à créer des conditions nouvelles pour que d’autres jeunes rejoignent les rangs des groupes terroristes au gré de certaines conséquences indésirables des actions militaires (exactions, bavures, etc.).
Dans le nouveau contexte créé par les changements de forme d’intervention des armées partenaires dans le Sahel, il est indispensable d’encourager les Etats sahéliens, notamment le Mali, à s’engager vers la combinaison de plusieurs autres interventions, parallèlement aux pressions militaires, pour se donner davantage de chance face à ce qui s’apparente plus à de l’insurrection qu’à un terrorisme islamiste classique. Et ces Etats disposent de capacités endogènes qu’ils doivent associer à cette démarche.
Il leur faut une présence accrue, progressive et intelligente de l’administration animée par un esprit de service aux populations ainsi que d’équité et de justice dans toutes les interventions. Dans cette action, les autorités locales décentralisées, mieux acceptées que les représentants de l’Etat, sont à mettre en avant. Elles ne doivent pas hésiter à avoir recours aux ressortissants des localités pour assurer les services publics aux populations.
Les Etats devraient ensuite impliquer leurs légitimités traditionnelles et religieuses locales ainsi que tous les leaders locaux influents et crédibles. Leur rôle consisterait à prendre langue avec les jeunes engagés dans les groupes d’insurgés pour leur offrir des portes de sortie honorables en lieu et place de la poursuite d’aventures destructrices et stériles. Les programmes locaux adaptés de Désarmement, Démobilisation et de Réinsertion (DDR) sont à prévoir dans l’ordonnancement juridique national à l’image de la Loi de concorde civile votée en Algérie en 1999.
Il faut enfin que les Etats, à moyen terme, s’engagent dans de profondes réformes de décentralisation qui confèreront des prérogatives permettant aux localités de prendre des mesures d’ordre socio-politique adaptées à leurs contextes. Cela ne remettra pas en cause la laïcité de l’Etat central mais aura comme avantage d’adapter l’organisation et le fonctionnement de certains domaines de la vie publique aux souhaits des populations. C’est d’ailleurs l’esprit de l’Accord pour la paix et la réconciliation nationale issu du processus d’Alger en ses chapitres 2 et 3 qui mettent l’accent sur des mesures permettant à l’Etat de s’adapter aux diversités du pays.
Il est indispensable d’accompagner le Mali dans cette direction et de soutenir l’Etat malien et les Etats sahéliens à gagner la vraie bataille, celle de la conquête du soutien de leurs populations. C’est le seul gage de réussite de la campagne de lutte contre les extrémistes violents qui utilisent la religion comme outil de combat.
C’est sans doute une oeuvre complexe et de longue haleine. Mais c’est également un défi de taille qui permettra d’offrir une autre alternative que de devoir plier bagage à la hâte, comme le retrait américain de l’Afghanistan l’a démontré, après des années d’efforts importants sans résultat. La France et les partenaires du Sahel ont la capacité d’accompagner les Etats de cet espace à engager des changements majeurs de mode d’action contre le terrorisme.
Vaudront-ils ou pourront-ils dépasser et/ou remettre en cause certaines de leurs positions pour emprunter cette voie ? Les mois à venir nous le diront.

Moussa MARA
www.moussamara.com
Loic TRIBOT LA SPIERE, Délégué Général du Centre d’Etude et de prospective stratégique
www.ceps-oing.org

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